lundi 31 janvier 2011

CRISE IVOIRIENNE: quand l’UA feint d’ignorer le verdict des urnes

(Le Pays 31/01/2011)
Selon le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine (UA), un groupe de chefs d’Etat des cinq sous-régions d’Afrique, trouveront une solution à la crise ivoirienne. Les décisions qu’ils rendront d’ici à un mois, s’imposeront à toutes les parties ivoiriennes. Jean Ping, le président de la Commission africaine, soutient que cela ne remet pas en cause « la reconnaissance par l’UA de la victoire d’Alassane Ouattara à la présidentielle du 28 novembre dernier ».
Toutefois, à Addis Abeba, Laurent Gbagbo semble parvenu à ses fins : diviser les Africains pour continuer de régner tout en riant sous cape. L’UA confirme donc ce que nous redoutions : un aveu d’impuissance drapé du principe de non-ingérence. Par ailleurs, l’absence du président élu à ce sommet illustre davantage la faiblesse de l’UA. Depuis les tiraillements autour du dossier du Sahara occidental, il y a une trentaine d’années, jamais l’organisation panafricaine n’aura été confrontée à une crise aussi ouverte. Et il est fort dérangeant que ces divergences apparaissent suite à des élections parmi les mieux contrôlées de l’histoire !
Avec ses indécisions et ses multiples reports, l’UA adresse ainsi des messages négatifs à tous ces pays qui doivent organiser des présidentielles durant cette année. En effet, dans un contexte de désaffection de l’électorat du fait même de l’incurie des gouvernants, on aura fort à faire dans le futur, pour convaincre les populations de l’importance du jeu démocratique. Il sera difficile de parvenir à les mobiliser si nos élites elles-mêmes agissent dans le sens contraire à l’idéal démocratique. Pourquoi faut-il qu’en Afrique, des élections perdues par la voie des urnes nous conduisent à un tel manque de maîtrise de soi ?
Au Nicaragua, les Sandinistes qui étaient parvenus au pouvoir après des années de lutte armée, s’étaient, par la suite, prêtés au jeu démocratique. Ils ont perdu les élections une fois, puis ont reconquis le pouvoir par les mêmes urnes. Aucun remous ! Il aura fallu en Afrique l’échec lamentable du camp Gbagbo face aux électeurs ivoiriens, pour qu’une partie de la classe politique africaine vacille, au risque de compromettre les acquis démocratiques ! Avec le nouveau délai d’un mois de négociation entre l’élu, Alassane Dramane Ouattara (ADO) et le perdant Laurent Gbagbo, le sommet d’Addis Abeba semble avoir oublié que les messagers de l’UA, le Premier ministre kényan Odinga, et le président en exercice, ont été comme les précédents négociateurs, proprement éconduits par Laurent Gbagbo. Est-on si sûr que celui-ci se pliera aux nouvelles exigences ? A leur tour, les Houphouëtistes, excédés, pourraient se radicaliser et se fermer à toute autre initiative.
Trop de mauvaise foi anime les élites africaines, de sorte que Laurent Gbagbo aura finalement réussi à faire passer sa thèse : l’ingérence étrangère. Craindrait-il que son départ du palais le conduise à s’expliquer devant les instances internationales pour tous les crimes de sang et économiques perpétrés sous son régime ? Il a mobilisé un service d’avocats célèbres pour assurer une telle défense. Quelles retombées auront alors les décisions de l’UA sur cette procédure ?
Assurément, l’organisation joue sa crédibilité à travers le dossier ivoirien. La fameuse « solution africaine » n’en est pas moins une illustration de ce défaitisme. Pourtant, la communauté internationale s’est impliquée dans ce dossier à la demande même des leaders ivoiriens. La crise ivoiriennne, faut-il le rappeler, est née du refus de Gbagbo de reconnaître sa défaite aux élections. Sans doute aurait-on mieux gagné à utiliser les sommes colossales investies dans ces élections, à reconstruire le pays et à panser les blessures des familles ? En tout cas, le dossier ivoirien figurait à l’ordre du jour des entretiens que le président en exercice du G8 et du G20, Nicolas Sarkozy, a eus hier, à Addis Abeba. Le président français l’a évoqué avec certains chefs d’Etat dont Goodluck Jonathan, président du Nigeria et président en exercice de la région Afrique de l’Ouest. Sarkozy a profité de l’occasion pour faire un vibrant plaidoyer en faveur de l’attribution d’un siège permanent pour le continent au sein du Conseil de sécurité des Nations unies.
Les volte-faces de l’UA sont à rapprocher de la prise de position de quelques intellectuels de la diaspora africaine. Certains, dans un passé récent, avaient pourtant servi de repères à biens des générations par leurs écrits. Nul n’ignore le lobbying qu’ils exercent auprès de nombre de dirigeants du continent. Malheureusement, certaines analyses sont si poreuses qu’elles peuvent faire reculer le mouvement démocratique. Contre toute logique, prenant même le contre-pied de leurs propres écrits, certains se font aujourd’hui les thuriféraires de Gbagbo. Pourquoi une telle complicité ?
L’appartenance au gotha des opposants historiques des bords de la Seine et de la Tamise, entre autres, suffit-elle à expliquer des sorties aussi passionnées ? Comment oublier que sur le terrain, des patriotes ont donné de leur vie, et que d’autres continuent de se sacrifier pour qu’aujourd’hui les principes élémentaires de la démocratie républicaine, soient une réalité sur notre continent ? Tous ces porte-voix font honte à l’Afrique car ils font reculer la lutte des peuples ! Puisque ces individus sont loin du théâtre des opérations, et qu’il leur est si difficile de pouvoir discerner le vrai du faux, qu’ils se taisent donc. Sinon, qu’ils se rangent du côté de ceux qui défendent la vérité : celle des urnes. Parce que les thèses qu’ils défendent sont celles généralement brandies par les dictatures lorsqu’elles ont perdu les élections !
Au sein de l’UA même, le sentiment dominant est que les dirigeants d’Afrique australe font preuve d’une réelle méconnaissance de la Côte d’Ivoire et de Laurent Gbagbo. Des années durant, c’est presque toujours les propositions de sortie de crise de Laurent Gbagbo qui ont été retenues. Jamais cet homme n’a honoré ses engagements. A force de tergiverser, l’UA se fait chaque jour complice de massacres des populations innocentes, au point de couvrir des formes déguisées de génocide d’étrangers. Par son inaction, elle fera bien perdre patience à certains pays qui ne voudront pas continuer à assister impassibles à ces meurtres gratuits qui se déroulent quotidiennement en Côte d’Ivoire sous Gbagbo.
Et plus le temps passe, plus il faut craindre pour la vie des acteurs politiques ivoiriens adversaires du camp présidentiel. L’UA et tous ceux qui défendent Laurent Gbagbo doivent donc se sentir responsables de ce qui pourrait arriver à ces derniers. Par ses incessants atermoiements, l’UA s’offre en spectacle et donne ainsi raison aux critiques occidentaux qui traitent les Africains de « grands enfants » ! Une image qui n’a pas de quoi nous rendre fiers sur le chemin de la démocratie.

"Le Pays"
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