mardi 6 avril 2010

50 ans après le Sénégal s’interroge

(L'Humanite 06/04/2010)
Pour l’anniversaire de l’indépendance, le président Wade inaugure un monument controversé à « la Renaissance africaine ». Nicolas Sarkozy s’est fait représenter par un ministre.
Pour fêter les cinquante ans de l’indépendance de son pays, le président sénégalais, Abdoulaye Wade, a inauguré un imposant « monument de la Renaissance africaine ». Un projet personnel qui a et continue à susciter des critiques, liées aussi bien au monument lui-même qu’aux aspects financiers de la chose. Peu importe pour Wade qui a balayé toutes les réserves en déclarant que ce monument avait été érigé pour l’ensemble de l’Afrique qui, en ce début de XXIe siècle, est « debout et plus que jamais décidée à prendre son destin en main ». Une trentaine de chefs d’État africains et autres avaient fait le déplacement. Mais tout le monde a remarqué l’absence du président de l’ancienne puissance coloniale. Nicolas Sarkozy avait préféré dépêcher son ministre de l’Intérieur. Un choix dont on ne sait s’il visait à masquer un embarras après le scandaleux et lamentable discours prononcé en 2007, à Dakar. Le président français, sur le ton du « bon bwana », paternaliste comme jamais, aux accents d’un colon dépassé, avait alors encouragé « l’homme africain » à « entrer dans l’histoire »  ! Envoyer Brice Hortefeux à sa place, c’est un peu dire aux jeunes Africains  : « Entrer dans l’histoire, d’accord. Entrer en France, pas question. »
Symbole de tous les travers
Au-delà du monument et des affaires sulfureuses qui s’en dégagent, l’attitude du président sénégalais ne laisse pas d’inquiéter ses compatriotes dont la situation économique et sociale ne cesse de se dégrader. Wade peut bien dire : « Rien n’est assez grand pour l’Afrique ! », il ne parvient plus à convaincre. « Je sais que quand je construis un monument de ce genre, tout l’environnement prend de la valeur », ose-t-il même dire. Lui qui avait représenté l’espoir de tout un peuple, il y a dix ans, est aujourd’hui le symbole de tous les travers de certains pouvoirs: désastre économique, prébende, constitution d’une classe de nouveaux riches et maintenant le népotisme. Si le président sénégalais a quatre-vingt-trois ans et compte briguer un nouveau mandat en 2012, on lui prête l’intention d’ouvrir la voie à son propre fils. Celui-ci, malmené dans des affaires financières, est néanmoins membre du gouvernement. Ce qui n’a pas empêché Wade de lancer un appel à ses pairs africains. Face aux nouveaux défis de la mondialisation, « seule une intégration politique des États-Unis d’Afrique nous mettra à l’abri d’une marginalisation qui risque d’être fatale » au continent le plus pauvre du monde, a-t-il expliqué. Après « cinq siècles d’épreuves, d’esclavage, l’Afrique est toujours là, pliant parfois mais sans jamais rompre. Elle est debout et décidée à prendre son destin en main », a-t-il assuré. « Les négriers sont partis, le dernier colon est parti, nous n’avons plus d’excuses », a-t-il insisté.
Justement. Les Dakarois sont confrontés à de fréquentes coupures de courant, à des infrastructures routières en mauvais état. Les inondations de l’automne dernier ont touché de plein fouet les populations les plus défavorisées et les plus fragiles. Alors, autour de ce monument de la Renaissance africaine se cristallisent toutes les critiques et toutes les rancœurs. Faisant comme si de rien n’était, Abdoulaye Wade explique encore et toujours que cette sculpture « représente l’Afrique qui sort de l’obscurantisme de quatre siècles et demi d’esclavage et de deux siècles de colonisation l’Afrique qui sort à la lumière et se présente au monde avec vigueur, avec la volonté enfin de se construire pour être à la table des nations libres et développées ». Un discours qui n’a pas trompé les Sénégalais. La « fête » a été marquée par une manifestation menée par les dirigeants de l’opposition, qui demandaient le départ du chef de l’État et critiquaient le coût de cette statue dans un pays pauvre.

Pierre Barbancey
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