(France2 06/11/2010)
Abidjan a accusé Dakar de "conspiration" après la rencontre entre le candidat Ouattara et le président sénégalais Wade
Le Sénégal a répondu en parlant "d'accusation très grave" de la part de la Côte d'Ivoire.
Au 1er tour de la présidentielle ivoirienne, Laurent Gbagbo est arrivé en tête avec près de 38,3% des voix, suivi d'Alassane Ouattara (32,08%), selon la Commission électorale indépendante (CEI).
Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara devraient s'affronter lors d'un second tour, dont la date pressentie est le 28 novembre. Ce scrutin qui doit permettre de faire sortir le pays d'une impasse politique et militaire vieille de huit ans.
Mais le ton est monté entre les deux hommes après la rencontre entre Ouattara et le président du Sénégal Abdoulaye Wade, jeudi à Dakar. Ce dernier aurait fait envoyer un avion pour chercher l'ancien Premier ministre ivoirien et Henri Konan Bédié, mais ce dernier a refusé l'entretien. "On a le droit de soutenir (un candidat), mais on n'a pas le droit de conspirer en vue d'une déstabilisation", a déclaré à l'AFP le conseiller diplomatique de Gbagbo, Alcide Djédjé.
L'ambassadeur ivoirien au Sénégal a été rappelé au ministère des affaires étrangères. Un incident diplomatique qui ne réchauffera pas les relations entre les deux chefs d'état. "Le Sénégal prend acte de l'accusation très grave" portée par Abidjan, a déclaré le porte-parole du gouvernement sénégalais à l'AFP, ajoutant que le président Wade avait toujours reçu des hommes politiques de la région et "agi pour la paix".
L'opposition veut un recomptage
La commission électorale (CEI) a fait état d'une participation de 60 à 70% pour 5,7 millions d'inscrits. Comme prévu, Alassane Ouattara a réalisé son meilleur score dans le Nord, majoritairement musulman, dont il est originaire. Bédié, alias HKB, a obtenu un beau résultat dans le Centre, dans le "pays Baoulé" dont il est issu. Enfin, Laurent Gbagbo, un Bété, dispose d'un fief électoral dans le Sud et l'Ouest.
Mercredi soir, le parti de l'ex-président ivoirien Henri Konan Bédié, renversé en 1999, a dénoncé une "volonté manifeste de tripatouillage" des résultats du premier tour et exigé "le recomptage des bulletins de vote". HKB a terminé troisième avec 27% des votes.
La demande de Konan Bédié a été relayée, samedi, par l'ensemble des chefs d'opposition, Alassane Ouattara compris. Le Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP), coalition de quatre partis d'opposition dont MM. Bédié et Ouattara sont les leaders, "exige la reprise du comptage des bulletins de vote", selon une déclaration lue à Abidjan par le porte-parole Alphonse Djédjé Mady.
Selon le RHDP, de "graves irrégularités" auraient entraîné "la perte de centaines de milliers de voix de ses candidats", donc en faveur du président sortant. L'ONU, de son côté, a également noté "des irrégularités mineures".
La tension était montée mardi, deux jours après le premier tour du scrutin, malgré l'appel lancé lundi soir par le patron de la CEI Youssouf Bakayoko à ne pas croire aux chiffres sortis par des "officines", chaque camp laissant filtrer ses propres comptages, en l'absence de données officielles. Dans les premières heures après le vote, l'hypothèse d'un duel Gbagbo/Ouattara au second tour semblait d'ores et déjà s'imposer dans les milieux politiques et diplomatiques.
La loi donnait jusqu'à mercredi pour les résultats
Youssouf Bakayoko a cherché à calmer les esprits mardi en rappelant que la loi donnait jusqu'à mercredi à sa structure pour proclamer les résultats provisoires. Un de ses vice-présidents avait pourtant indiqué le week-end dernier que la commission espérait les annoncer dès lundi.
Aucun des trois ténors (sur 14 candidats) - le président sortant Laurent Gbagbo, l'ex-chef d'Etat Henri Konan Bédié et l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara - ne s'était encore publiquement exprimé depuis dimanche.
Après l'ONU, l'Union européenne et de nouveau la France ont accentué leur pression. Le chef de la diplomatie européenne, Catherine Ashton, a appelé les candidats à "respecter la volonté exprimée par les électeurs ivoiriens", en espérant une proclamation des résultats "dans les meilleurs délais". "La volonté populaire doit être respectée", a insisté le ministère français des Affaires étrangères, exhortant à respecter les résultats "quels qu'ils soient".
Il s'agit de la première élection en dix ans dans un pays coupé en deux depuis une tentative de coup d'Etat en 2002: au Nord les rebelles de Guillaume Soro, nommé Premier ministre en 2007, et au Sud les partisans du président Gbagbo.
Un premier tour sans incident
Avant le scrutin, Laurent Gbagbo était donné favori face à l'ancien président Henri Konan Bédié et l'ex-Premier ministre Alassane Ouattara. Ces trois hommes dominent la vie politique depuis la mort en 1993 du "père de la Nation" Félix Houphouët-Boigny.
"Les élections se déroulent dans le calme. Nous sommes satisfaits", a estimé dimanche en milieu de journée Henri Konan Bédié, qui porte les couleurs du PDCI de feu Félix Houphouët-Boigny. De son côté, Ouattara, surnommé "ADO" par ses compatriotes, a déclaré: "Bien entendu, nous demandons que cela se passe dans la paix et que cela conduise également au changement dont les Ivoiriens ont tant besoin". Le dirigeant nordiste a ajouté: "Je voudrais féliciter les forces de l'ordre pour l'encadrement des électeurs. Partout dans le pays, on me signale que les choses se passent bien."
Quelque 5,7 millions d'Ivoiriens étaient appelés aux urnes dimanche.
La France positive mais vigilante
Quelques jours avant le vote, Paris se voulait positif, estimant qu'il n'y avait "plus aucun obstacle politique" au scrutin, dont la tenue était une condition posée par la France avant toute normalisation. "Le danger, c'est que les résultats ne soient pas acceptés par les uns ou les autres. Nous sommes raisonnablement optimistes mais nous resterons vigilants", affirmait-on dans l'entourage du président Nicolas Sarkozy. A l'avenir, "la Côte d 'Ivoire a vocation à redevenir un partenaire important de la France en Afrique", a-t-on ajouté.
Les rapports Paris-Abidjan s'étaient largement dégradés sous la présidence de Jacques Chirac (1995-2007): les partisans du président ivoirien ont reproché à la France de ne pas avoir apporté son aide contre les rebelles en 2002, et l'ont même accusée de soutien au putsch.
Les tensions avaient atteint leur paroxysme en novembre 2004, avec un bombardement de l'aviation ivoirienne causant la mort de 9 soldats français à Bouaké (centre), des affrontements sanglants entre armée française et manifestants ivoiriens à Abidjan, et le départ de près de 8000 ressortissants français.
Aujourd'hui, la France ne compte plus en Côte d 'Ivoire qu'environ 12.000 ressortissants (contre cinq fois plus dans les années 1980), elle a fermé en juin 2009 sa seule base militaire permanente mais maintient sur place 900 soldats dans le cadre de sa force Licorne, placée sous bannière onusienne. La prochaine étape sera la renégociation de l'accord de défense qui lie les deux Etats depuis 1960.
Par FTV (avec agences)
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