(Afriqu'Echos Magazine 08/11/2010)
Diffusé le 10 octobre 2010 sur France 5, un documentaire d’Alain Farrari et du professeur Elikia Mbokolo donne la parole aux Africains pour raconter eux-mêmes leur histoire. Parmi ces illustres filles et fils du continent, d’anciens secrétaires généraux de l’ONU et de l’Union Africaine, des Prix Nobel, d’anciens présidents et premiers ministres, des écrivains et universitaires de renom et tant d’autres personnalités qui ont marqué l’histoire de l’Afrique. Le Congolais Claude Ernest Ndalla figurait parmi les personnalités retenues par les auteurs du documentaire.
AFRIQU’ÉCHOS MAGAZINE (AEM) : Se retrouver sélectionné parmi des témoins illustres de l’histoire du XXème siècle de l’Afrique, est-ce la consécration de votre carrière politique ?
CLAUDE ERNEST NDALLA (CEN) : Pas du tout car j’ai 73 ans et je ne peux pas dire que je suis à la fin de ma carrière politique. Pour le moment, je ne brigue aucune responsabilité sur le plan gouvernemental ou dans des institutions de l’État, mais je reste disponible pour le peuple congolais. C’est dans les années à venir qu’on saura si cela a été une consécration ou pas. L’interview à laquelle vous faites allusion a été réalisée en février 2009 et, depuis, j’ai été beaucoup sollicité par des chaînes de télévision, des radios ainsi que des journaux et magazines à l’occasion du cinquantenaire du Congo et du 43ème anniversaire de la mort d’Ernesto Che Guevara.
AEM : Votre engagement politique remonte vers les années 50 lorsque vous militiez au sein de la Fédération des étudiants d’Afrique noire de France aux côtés des personnalités qui ont joué des rôles de premier plan après les indépendances des pays africains, 50 ans après quel bilan faites-vous ?
CEN : On devrait plutôt parler des 70 ans de lutte des étudiants progressistes africains réunis au sein de la FEANF et celle de leurs homologues anglophones. Déjà le 23 juin 1956, lors de la promulgation de la loi Defferre qui fut l’aboutissement d’un certain nombre d’efforts déployés par les progressistes africains qui voulaient vivre libres. Et 1960 a été l’aboutissement de cette action. Chez nous au Congo, la lutte a commencé depuis 1926 quand Matsoua André, Diata Camille, Kinzonzi Pierre, Pielé Peinard, avec d’autres, avaient créée l’Amicale des originaires de l’Afrique Équatoriale Française (AEF) à Paris. Avant ce mouvement, il y a eu la lutte contre l’esclavage et le colonialisme ainsi que celle d’une certaine indépendance sur le plan religieux qui a conduit à la mort Kimpa Vita et Simon Kimbangu. Ensuite, le mouvement de la Négritude a continué cette lutte, celle de la réhabilitation de l’homme noir. Plus tard, la participation des Africains à la Seconde guerre mondiale et à la Conférence de Bandoeng ont été des éléments pour leur future autodétermination. Donc tous ces concours de circonstance ont eu comme chute l’année 1960, année des indépendances de l’Afrique.
AEM : Qu’avons-nous fait de ces 50 ans d’indépendance ?
CEN : Durant 50 ans, nous avons posé le problème du développement du continent ; malheureusement les institutions financières internationales, FMI, Banque Mondiale et autres, sous contrôle de l’Occident, nous ont imposé un développement qui n’en était pas un : le développement du sous-développement. Aujourd’hui, certains pays essaient de revoir leurs relations avec ces institutions et en même temps trouver des solutions endogènes pour leur développement à l’instar de la Chine, de l’Inde ou du Brésil.
AEM : Quid de la responsabilité des dirigeants africains ?
CEN : Elle est énorme du fait d’une certaine naïveté mais également du fait de n’avoir pas coupé le cordon ombilical avec les anciennes puissances coloniales. On recourt toujours à elles pour solliciter de l’aide ou des financements. Donc, la responsabilité est partagée et nous les Africains, nous avons notre part de responsabilité dans la déliquescence de nos pays. C’est à nous, Africains, de prendre en main l’avenir et le devenir de nos pays en adoptant des mesures qui s’imposent pour notre développement. Nous avons tenté de créer une bourgeoisie nationale, ça n’a pas marché parce nous avons voulu la créer à partir des marchés de l’État. En plus, nous avons fait de mauvais choix sur les individus à promouvoir lesquels n’ont pas été à la hauteur. Ils ont été incapables de créer des richesses nationales et se sont illustrés dans les détournements, la concussion, la corruption et la gabegie. On a investi dans les éléphants blancs sans aucun effet d’entraînement sur nos économies.
AEM : Y aurait-il eu une volonté de redressement ?
CEN : Surtout une volonté de façade en faisant du replâtrage, en adoptant quelques mesures pour jeter la poudre aux yeux des populations qui, souvent, ne sont pas habituées à mener de longues luttes de libération. Mais ceux qui nous reprochent de l’étranger sont les mêmes qui encouragent ces pratiques et soutiennent nos dirigeants.
AEM : La sortie de ce documentaire coïncide avec le 43ème anniversaire de la mort de Che Guevara, le 9 octobre 2010, l’avez-vous connu ?
CEN : Oui, je l’ai personnellement connu car il a visité le Congo fin décembre 1964 et début janvier 1965. En ce moment, j’étais en tournée avec le Ballet Diaboua en Chine, en Corée du Nord et au Vietnam depuis octobre 1964. Quand le Che est arrivé à Brazzaville, le camarade Noumazalay m’a envoyé une dépêche pour retourner au pays sans m’en donner la raison. À mon retour, j’ai été surpris ; j’ai eu une surprise agréable d’être présenté au Che comme son guide durant tout son séjour. C’est à ce moment que j’ai pu voir celui que j’admirais depuis longtemps. Le temps passé avec lui était un moment d’intense satisfaction parce qu’il était un modèle et un exemple pour beaucoup de jeunes de notre époque.
AEM : En février dernier, vous avez séjourné à Cuba, le souvenir de Che Guevara est-il toujours vivace dans la mémoire des Cubains ?
CEN : Toujours, car le Che est considéré comme un héros parfait. Argentin, docteur de son état, d’une descendance noble, il s’est voué corps et âme à la lutte de libération des opprimés. Bien avant de rencontrer Fidel Castro, il avait fait le tour de l’Amérique latine en moto pour palper la réalité du doigt. Il a été au Guatemala et au Mexique où il rencontra Fidel Castro. Il a passé sa vie au service des peuples opprimés du monde car il a été en Amérique Latine, en Afrique plus précisément au Congo Kinshasa et en Algérie, au Vietnam. Le Che a apporté un sourire et une lumière dans la vie des peuples opprimés et cette lumière doit continuer à nous éclairer.
AEM : Entre le communisme qui a montré ses limites et le capitalisme dont on a découvert la fragilité, quel modèle conviendrait à l’Afrique ?
CEN : L’Afrique doit être capable de puiser dans ses traditions, de connaître les besoins objectifs et réels de ses populations pour sortir un modèle de développement qui lui soit propre. Ce qui dure plus longtemps c’est ce qui prend appui sur ses racines. Notre problème est de prendre nos racines et de nous projeter vers l’avenir.
AEM : Et le NEPAD, n’est-il pas un modèle approprié ?
CEN : Le NEPAD est un ensemble d’intentions. Mais une intention doit mûrir et s’enraciner et elle ne doit pas rester au niveau des chefs d’État et de gouvernements. Elle doit descendre au niveau des populations et lorsque cela sera rendu possible, c’est là où nous sentirons des remous dans la terre de nos ancêtres. Là nous dirons que le NEPAD est en train d’avancer ; au cas contraire, il ne restera qu’au stade des intentions.
Propos recueillis par Herman Bangi Bayo (AEM), Brazzaville, Congo
lundi 8 novembre 2010 Herman Bangi Bayo (AEM), Brazzaville, Congo
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