lundi 20 juillet 2015

L'heure du procès pour l'ex-dictateur Hissène Habré

L'ancien président tchadien est jugé à Dakar à partir de lundi. Il est accusé de crimes contre l'humanité, de crimes de guerre et d'actes de torture. L'aboutissement d'un long combat juridique.
La salle 4 du palais de justice de Dakar n’a jamais connu une telle effervescence. Alors que Karim Wade, fils de l’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade, vient d’être condamné pour enrichissement illicite à six ans de prison ferme et une amende de 138 milliards francs CFA, c’est au tour de l’ex-président tchadien, Hissène Habré, de comparaître devant la justice pour «crimes contre l’humanité, crimes de guerre et torture». La capitale sénégalaise s’est transformée en un tribunal à ciel ouvert, symbole de la lutte contre l’impunité.
Chaque feuilleton judiciaire monopolise des moyens considérables. Avant le début des audiences du procès Habré, la salle 4 du tribunal a été réaménagée de fond en comble : élévation du niveau de sécurité, lifting du box des accusés, nouvelle disposition des sièges, amélioration de la sonorisation, installation de vidéo-projecteurs, autant de détails pour veiller au bon déroulement de ce procès hors norme et «à haut risque», tel que le qualifie la presse sénégalaise. Plus de 200 journalistes sont attendus, devant lesquels défileront une centaine de témoins, à charge et à décharge. Près de 4 000 victimes se sont constituées en partie civile, représentées par un collectif d’avocats coordonné par la Tchadienne Jacqueline Moudeina.

Complices déjà condamnés

Vingt-trois ans : C’est le nombre d’années qu’il aura fallu pour mettre sur pied  le «procès Habré». Un temps incroyablement long pour les victimes de l’ex-président tchadien qui attendent de voir leur bourreau comparaître devant la justice. L'ancien dictateur et ses proches sont accusés d'être responsables de 40 000 exécutions sommaires et disparitions, et de la torture de 200 000 personnes. A N’Djamena, en mars, sept complices d’Habré ont déjà été condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité, parmi lesquels Saleh Younous, le premier directeur de la Direction de la documentation et de la sécurité (DSS), la police politique du régime Habré, et Mahamat Djibrine, plus connu sous le nom de «El Djonto». Ce dernier, policier de formation et coordonnateur de la DSS, comptabilise le plus de plaintes, près de 7 000. L’affaire débute en 1992, deux ans après la fuite d’Hissène Habré à Dakar. La commission nationale d’enquête tchadienne sur «les crimes et détournements commis par l’ex-président, ses coauteurs et/ou complices» publie son rapport. Bilan : 3 806 personnes mortes en détention ou exécutées pendant la période 1982-1990 et 54 000 détenus. «Cela ne représente que 10% des violations et crimes commis sous Habré», souligne le rapport.
En 2000, sept victimes tchadiennes déposent à Dakar une plainte contre l’ancien président. Le juge sénégalais Demba Kandji inculpe Habré pour complicité de tortures, actes de barbarie et crimes contre l’humanité, mais la cour d’appel de Dakar juge les tribunaux sénégalais incompétents car les crimes auraient été commis en dehors du territoire national. En 2001, l’ONG Human Rights Watch découvre des dossiers de la DDS parmi lesquels des dizaines de milliers de documents contenant des listes journalières de prisonniers, des comptes rendus d’interrogatoires, des rapports de surveillance et des certificats de décès. S’ensuivent près de dix années d’un «interminable feuilleton politico-judiciaire», selon l’expression de l’archevêque Desmond Tutu, lauréat du prix Nobel de la paix, qui aboutit à la création en février 2013 d’un tribunal indépendant mis en place par le Sénégal et l’Union africaine (UA) : les Chambres africaines extraordinaires (CAE). Le Sénégal devient ainsi le premier pays d’Afrique à mettre en œuvre la convention de l’ONU sur la torture, dont une des dispositions oblige les Etats signataires à juger «les auteurs de crimes de torture présents sur leur territoire, même si ceux-ci ou leurs victimes ne sont pas ressortissants de l’Etat et même si le crime a été commis à l’étranger».

Refus de comparaître

La création –tant réclamée– de cette juridiction ad hoc sonne le glas de la retraite dakaroise paisible de l’ancien dictateur. Après dix-neuf mois d’instruction, il est inculpé le 2 juillet 2013, accusé de crimes contre l’humanité, crimes de guerre et torture. Pour la première fois depuis des années, l’homme fort et intransigeant tremble. Alors il décide de garder le silence, dès sa mise en détention provisoire il y deux ans. Puis face au président de la chambre africaine d’assises, Gustave Kam, qui a procédé début juin à son interrogatoire d’identité. Son refus de comparaître à l’ouverture du procès le 20 juillet en dit long sur la raideur psychologique de l’homme. En face, ses détracteurs saluent un tournant pour l’indépendance de la justice en Afrique. «C’est un signal d’alarme pour tous les dictateurs qui devront un jour être rattrapés pour leurs crimes», déclare l’avocate Jacqueline Moudeina dans une tribune publiée dans l’hebdomadaire Jeune Afrique. A Dakar pourtant, Habré compte encore quelques soutiens, tels celui de son ami sénégalais journaliste Mamadou Omar Ndiaye, qui ne voit dans ce procès qu’une mascarade, «celle d’un homme qui paye pour tout monde, érigé en symbole de la lutte contre l’impunité et humilié par les Occidentaux dans le seul but de servir la soupe à Ieur allié contre le terrorisme, Idriss Déby».
 liberation.fr

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