(Le Monde 13/03/2012)
Lettre d'Afrique | Les spécialistes disent du pétrole du Soudan que sa viscosité comme sa teneur en soufre rendent son transport par oléoduc complexe, et donc coûteux. Rien à voir avec le Bony Crude du Nigeria, si léger qu'il pourrait presque être utilisé directement dans certains moteurs diesel. Ils omettent de préciser que, si le brut soudanais ne fait pas tourner les tracteurs, il constitue un excellent combustible pour les conflits entre les deux Soudans, Khartoum (Nord) et Juba (Sud).Depuis fin janvier, le Sud a fermé le robinet. Le brut ne coule plus de ses champs pétrolifères vers les terminaux au bord de la mer Rouge, au Nord, mais il n'en est que plus explosif. Il sortait environ 490 000 barils des puits du pays avant la sécession du Sud, en juillet 2011. Les trois quarts de cette production se trouvent désormais au Soudan du Sud. Les compagnies pétrolières, qui avaient signé leurs premiers contrats à Khartoum, marchent sur des oeufs et tentent de convaincre qu'en affaires, surtout pétrolières, il n'est pas de fidélité géopolitique qui résiste longtemps à un carnet de chèques. Elles espéraient donc bien poursuivre avec le Sud la fructueuse exploitation de brut commencée avec le Nord.
C'était compter sans le différend financier qui oppose à présent les deux Soudans. L'acheminement du brut depuis le Sud vers Port-Soudan suppose rétribution. Combien ? La dispute se nourrit à coups de milliards.
La dernière série de négociations s'est tenue à Addis-Abeba, en Ethiopie, fin janvier, sous l'égide du panel de haut niveau de l'Union africaine dirigé par l'ex-président sud-africain Thabo Mbeki. Celui-ci, selon une source proche, a cessé de croire à toute chance de voir aboutir ses efforts. Mais il faut bien essayer, encore et encore, de trouver un compromis pour que le pétrole du Sud reprenne le chemin de Port-Soudan, et que les pétrodollars coulent jusqu'aux caisses des deux pays, désormais au bord de la faillite.
Le brut fournit 98 % des recettes de Juba, où viennent d'être décidées des mesures d'austérité exceptionnelles, alors que la situation humanitaire est jugée inquiétante par les Nations unies, avec plus de quatre millions de mal nourris dans le pays neuf.
Quels sont les termes de la dispute ? Jusqu'ici, la délégation de Khartoum insiste pour recevoir 32 dollars par baril transitant sur son sol. La délégation du Soudan du Sud, selon des sources bien informées, propose, elle, de payer 5 à 7 dollars pour ces frais de transit et taxes diverses. Le prix est raisonnable. Dans certaines parties du monde, il est même inférieur : 42 cents de royalties entre le Tchad et le Cameroun (1 000 kilomètres de pipelines depuis les champs de Doba jusqu'à la mer).
Sur la base de cet écart, le différend a bouillonné à petit feu jusqu'à fin 2011, alors que le brut était encore exporté et sans que Juba, faute d'un accord, s'acquitte de taxes. Puis Khartoum a commencé à se saisir de cargaisons entières de pétrole à Port-Soudan et à commercialiser ces pétroliers remplis de brut du Sud en guise de "compensations". Il pourrait y avoir eu plus de six millions de barils détournés ainsi. Juba, de son côté, affirme que le montant du pétrole concerné représente une valeur sur le marché international de 850 millions de dollars, dresse des listes et menace de poursuivre les traders qui seraient associés à des achats de son brut.
Quand le gouvernement sudiste a menacé, courant janvier, d'interrompre par mesure de rétorsion sa production de pétrole, personne ne pouvait dire si cette menace serait mise à exécution, tant ses conséquences semblaient lourdes. Fermer les vannes a pris deux semaines, à partir de l'ordre donné aux compagnies, fin janvier, de cesser la production. Pour remettre l'oléoduc en fonctionnement, il pourrait falloir deux mois. Dans l'intervalle, les deux Soudans jouent à se faire peur, en agitant la menace d'un nouveau conflit, et soutiennent milices et rébellions sur le territoire voisin. Khartoum va jusqu'à opérer des bombardements aériens au Sud, et menace d'expulser les sudistes qui vivent au Soudan, s'ils ne se dotent pas de permis de séjour, incroyablement complexes à obtenir.
De plus, les différends financiers entre le Nord et le Sud abondent. A Addis-Abeba, chacun sort ses factures, et elles sont plus salées que tout le pétrole du Soudan. Khartoum a chiffré le montant qu'il estime devoir percevoir à titre de compensation pour avoir accepté la tenue du référendum qui a entraîné la partition du Sud : 2,6 milliards de dollars.
Juba, de son côté, a livré son estimation des arriérés de Khartoum correspondant à la période de transition (avant le référendum), où les deux parties se partageaient les ressources pétrolières à parts égales : 800 millions de dollars.
Faute d'un accord, les deux parties se sont séparées à Addis Abeba dans un climat si orageux qu'elles ont été poussées à signer, le 10 février, un pacte de non-agression à peu près aussi rassurant que l'ouverture d'un magasin de feux d'artifice au coeur d'une raffinerie.
Une nouvelle phase de négociations devrait avoir lieu le 6 mars. A ce stade, les deux pays ont encore tant à perdre en cas de véritable conflit qu'aucun d'entre eux ne semble pouvoir se permettre d'entrer dans un affrontement direct. Mais pour marquer des points dans les négociations en cours, force est de jouer avec le feu. Ainsi, la confession d'un des responsables du Soudan du Sud à un négociateur à Addis-Abeba : "Nous ne répondrons à aucune provocation. Pour qu'un conflit éclate, il faudrait que les SAF (troupes régulières) entrent sur notre territoire." Aussi rassurant qu'un pacte de non-agression.
jpremy@lemonde.fr
Jean-Philippe Rémy
Article paru dans l'édition du 24.02.12
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