vendredi 20 mai 2011

Ouganda - En attendant le pétrole ougandais

(Le Monde 20/05/2011)

En plus de ses capacités d'homme d'Etat, il fut un temps où le président ougandais, Yoweri Museveni, se distinguait par un humour ravageur. Même dans les plus narcoleptiques des conférences, l'ex-rebelle parvenait à faire rire toutes les audiences, distillant à travers ses bons mots de solides indications sur la politique en Ouganda, en plus d'idées visionnaires sur l'avenir de l'Afrique.
Après vingt-cinq ans de pouvoir, Yoweri Museveni captive moins, et n'amuse absolument pas Kizza Besigye, son principal opposant et ancien ami. Dans les mois écoulés, ce dernier a été arrêté au moins quatre fois bastonné, arrosé de gaz lacrymogène. Depuis quelques jours, sa maison est entourée de forces de sécurité. Il lui faut déployer des ruses d'agent secret pour en sortir et assister à des réunions de sa formation politique, le Forum pour le changement démocratique (FDC). En début de semaine, la police a saisi sa voiture aux vitres fumées, l'a attachée et remorquée jusqu'à un poste de police, pour finalement découvrir qu'à l'arrière ne se trouvait pas l'opposant mais son épouse, Winnie Byanima.
Au mieux, cela s'appelle de l'intimidation. Kizza Besigye ne flanche pas. Il appelle à poursuivre la campagne "Aller travailler à pied", lancée pour protester contre l'envolée des prix (25 % d'inflation, touchant tout particulièrement les produits de première nécessité), très suivie et accompagnée de débordements : mise à sac de commerces à la faveur du mouvement, violences policières dans la continuité de la campagne électorale. Cette dernière phase aurait fait neuf morts dans les rangs de l'opposition. Et Yoweri Museveni, à présent, promet de réformer la Constitution pour durcir les peines en Ouganda.
Le chef de l'Etat, dans une lettre diffusée lundi 16 mai, attaque aussi les médias "locaux et internationaux", notamment la BBC et Al-Jazira, qualifiés "d'ennemis du redressement de l'Ouganda" et devant, en conséquence, "être traités comme tels". Dix journalistes ont été blessés par les forces de sécurité, lors du retour de Kizza Besigye à Kampala.
Ce retour est intervenu jeudi 12 mai, le jour même de la prestation de serment de Yoweri Museveni après sa victoire à l'élection présidentielle de février. Kizza Besigye arrivait ce jour-là du Kenya voisin, où il était allé faire soigner les plaies et bosses subies lors d'interventions de la police.
Tentant de revenir en Ouganda avec un bras dans le plâtre, ayant failli perdre un oeil, et ayant eu toutes les peines du monde à obtenir l'autorisation de monter dans un avion à Nairobi, il arrivait à Kampala à peu près au même moment que les délégations des chefs d'Etat venus assister à la prestation de serment de Yoweri Museveni. Au cortège de Kizza Besigye n'avait été accordé qu'une heure pour parcourir au milieu de la foule de ses sympathisants les 30 km qui séparent l'aéroport d'Entebbe de Kampala. Il n'a pas fallu aussi longtemps pour que le chaos commence. Insultes, vols de pierres, certains chefs d'Etat ont pu juger de l'ambiance dans Kampala, hostile depuis de nombreuses années au président Museveni.
Cela n'empêcha pas ce dernier d'entamer un mandat qui l'amènera, lorsqu'il s'achèvera, à fêter trente ans d'un pouvoir, auquel il est arrivé en 1986. Cette année-là, Yoweri Museveni entrait dans la capitale à la tête de la NRA (Armée de résistance nationale) au terme d'une guerre civile et d'une période où les partis s'étaient constitués sur des bases ethniques et meurtrières. Le Museveni mince et hilarant de ces années s'est révélé homme d'Etat, redressant le pays meurtri de manière spectaculaire. Mais pour briser le cycle des violences, un système politique "sans partis" avait été mis en place, avant de devenir une implacable machine à conserver le pouvoir supprimée seulement en 2005.
Depuis, le président Museveni ne semble pas disposé à quitter le pouvoir. C'est ce contre quoi semble s'évertuer Kizza Besigye. Mais la dureté de la lutte entre les deux hommes trouve aussi ses racines dans leur passé commun de la période du bush, lorsque Yoweri Museveni menait la guerre contre les pouvoirs des années 1980, responsables des pyramides de crânes trouvées dans la région où les rebelles étaient implantés, le triangle de Luwero.
En brousse, le médecin du charismatique Museveni était Kizza Besigye. A ses côtés, on remarquait une femme : Winnie Byanima. Formidable personnalité, elle aussi. Dans la NRA, "Winnie" passait pour l'"épouse de brousse" de Museveni. Après la victoire, en 1986, tout cela devait prendre fin. Yoweri Museveni a retrouvé son épouse, Janet, devenue députée, puis ministre. "Winnie", dans l'intervalle, a épousé Kizza Besigye, et sa muse dans la course au pouvoir. Vengeance ? Dans les milieux politiques ougandais, on s'en est amusé un temps. Ce n'est plus le cas.
Ce durcissement intervient à un moment particulier de l'histoire de l'Ouganda, qui se prépare à devenir producteur de pétrole. Un immense gisement devrait bientôt se répandre depuis le sous-sol de la région du lac Albert (Nord-Ouest), dont les réserves ont été initialement évaluées à un milliard de barils, mais pourraient dépasser deux milliards, selon certaines sources, et peut-être plus.
Lorsque coulera le brut ougandais, quel sera l'impact sur le pays ? Ce ne sont pas les coups de bâton des forces de sécurité ougandaises ou les tirs de gaz lacrymogène ou de balles qui apparaissent comme le meilleur élément de réponse.

jpremy@lemonde.fr
Jean-Philippe Rémy
Article paru dans l'édition du 20.05.11
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