vendredi 18 février 2011

DEMOCRATIE: Le Burkina Faso est-il à l’abri du syndrome tunisien ?

(Le Pays 18/02/2011)

Inspiré par le grand tumulte qui secoue l’Afrique du Nord et le Moyen Orient, le Cadre de réflexion et d’actions démocratiques (CADRe), dans un élan positif, partage dans les lignes qui suivent, ses idées avec les dirigeants et le peuple burkinabè, dans le souci de conjurer tout mauvais sort qui pourrait arriver au pays.
Une réflexion qui interpelle tous ceux qui sont convaincus, au-delà des considérations politiciennes, qu’ils aiment le Burkina Faso.
Le Cadre de réflexion et d’actions démocratiques (CADRe), à travers la présente déclaration, voudrait attirer l’attention des pouvoirs publics sur le dénuement dans lequel se trouvent les populations et les conséquences fâcheuses que la paupérisation croissante peut avoir sur le régime en place. Pour cela, il part de l’expérience tunisienne pour étayer ses propos. Depuis deux mois, les peuples du Maghreb – Tunisie, Algérie, Egypte- sont en rupture directe avec ceux qui président à leur destinée. Partie de la Tunisie, la grogne sociale s’est propagée à l’Algérie et à l’Egypte, avec des fortunes diverses. En effet, si la situation semble à ce jour sous contrôle en Algérie, en Tunisie, épicentre de la contestation, le peuple a eu raison du pouvoir de Ben Ali tandis qu’en Egypte, Hosni Moubarak est confronté à la plus grave crise sociale dans l’histoire de son long règne. Mais qu’est-ce qui a bien pu se passer pour que la Tunisie, considérée par beaucoup comme un modèle de développement en Afrique, plonge dans cette situation insurrectionnelle qui a fait écrouler les fondations du régime de Ben Ali ? Quels enseignements peut-on en tirer ? Le Burkina Faso est-il à l’abri du syndrome tunisien ?
Les raisons de la colère en Tunisie
La Révolution tunisienne de 2011 ou "Révolution de jasmin" fait suite aux manifestations insurrectionnelles de décembre 2010 et janvier 2011 qui ont abouti au départ du président de la République, Zine el-Abidine Ben Ali, en poste depuis vingt-trois ans. Parties de la ville de Sidi Bouzid, les manifestations ont débuté en décembre 2010 après l’immolation par le feu d’un jeune vendeur ambulant de fruits et légumes, Mohamed Bouazizi, dont la marchandise avait été confisquée par les autorités municipales. Mais, qui est Mohamed Bouazizi ? Mohamed Bouazizi est un vendeur de fruits et légumes ambulant, titulaire d’une maîtrise en science économique, qui habitait la ville de Sidi Bouzid, située dans le centre-ouest de la Tunisie. L’activité du jeune Bouazizi, fils d’un ouvrier agricole, constituait la seule source de revenus de la famille. Ne possédant pas d’autorisation officielle, il se fait confisquer sa marchandise à plusieurs reprises par les employés municipaux. Mais, comme de nombreux jeunes qui ont décidé de gagner leur pitance quotidienne en exerçant un travail honnête, il essaie de plaider sa cause afin d’obtenir une autorisation qui puisse lui permettre d’exercer régulièrement son activité et d’obtenir par la même occasion, la restitution de ses marchandises auprès de la municipalité et du gouvernorat ; non content de ne pas accéder à sa demande, il y est humilié et chassé.
Poussé par le désespoir dans un pays où l’espoir était déjà teinté (sup), Bouazizi, âgé alors de 26 ans, s’asperge d’essence et s’immole par le feu devant le siège du gouvernorat le 17 décembre 2010. Il mourra de ses brûlures le 4 janvier 2011. L’holocauste du 17 décembre a suscité la colère et l’indignation de la population. Cependant, au-delà du suicide en lui même, la révolte du peuple tunisien tire sa substance du mépris dont il a fait l’objet pendant les 23 ans de règne du clan Ben Ali. Victime de la répression du régime, le « pays réel » côtoyait quotidiennement, sans y avoir accès, les richesses de « l’autre Tunisie », celle du Raïs et de ses convives. Les seules richesses qui étaient siennes sont la vie chère, la frustration, le chômage, le mépris des autorités et la répression policière. Selon une étude de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), le chômage touche 44 % des femmes diplômées d’université et 25 % des hommes diplômés d’université de Sidi Bouzid d’où sont parties les manifestations, contre respectivement 19 % et 13,4 % en moyenne dans l’ensemble de la Tunisie. L’absence de perspectives pour la jeunesse qui compose 41% de la population, a fini par exacerber le sentiment d’étouffement qu’elle éprouvait. C’est pourquoi, selon le journaliste Taoufik Ben Brik, les jeunes manifestants, qui "n’appartiennent ni à des partis, ni à des organisations syndicales, ni encore à des organisations de la société civile, se sont identifiés à Mohamed Bouazizi", faisant de l’enfant de Sidi Bouzid, Bouazizi, le symbole de la Tunisie réelle. Par ailleurs, les profondes inégalités et disparités dans le développement des régions ont nourri le sentiment d’injustice et d’humiliation qu’éprouve le bas-peuple des régions de l’intérieur, victimes de discriminations sur les plans économique, politique et social. Pouvoir autocratique, le régime de Ben Ali se caractérisait par une corruption et un népotisme sans équivalents. Parents et amis occupaient les plus hautes responsabilités politiques et géraient la quasi-totalité de l’économie du pays. Une patrimonialisation du pouvoir qui tranche avec le dénuement dans lequel se trouve une bonne partie du peuple tunisien. Qualifiée selon les observateurs de « clan quasi mafieux », le président Ben Ali et sa famille sont directement mis en cause dans des affaires de corruption, de détournement ou de vol.
Quelles leçons peut-on en tirer ?
Un principe de stratégie militaire recommande de ne jamais pousser un ennemi dans ses derniers retranchements, car le désespoir et le fait de n’avoir plus rien à perdre le rendraient prêt à se bagarrer avec une ardeur redoublée, capable d’amocher sérieusement l’armée ennemie qui l’accule. Il faut donc toujours lui laisser un moyen, soit de se rendre, soit de fuir. Si cela est surtout une réalité dans la guerre classique, cela n’en est pas moins une dans la gestion de toute structure sociale à plus forte raison d’un Etat. Oppressée, affamée, confrontée au chômage la privant de tout avenir viable, la jeunesse tunisienne, telle cet ennemi acculé, s’est retournée contre les poursuivants pour mener le combat héroïque qui, on l’a vu, a eu raison de la dictature de Ben Ali. Ce changement en Tunisie, peu de gens s’attendaient à le voir arriver de cette façon. Il montre que l’aspiration à la liberté, au bien-être, à la justice et à la souveraineté du peuple n’appartient pas seulement aux autres, mais fait partie des aspirations les plus profondes de tous les peuples et des valeurs communes à l’humanité tout entière et, vouloir priver le peuple de cette « source de vie », c’est courir le risque de devoir l’affronter. Or, l’histoire nous apprend que les peuples ont toujours eu raison de leurs oppresseurs.
Le calvaire des Burkinabè d’en bas
Le Burkina Faso n’est peut-être pas la Tunisie, ni l’Egypte, ni encore l’Algérie mais à y voir de près, il existe beaucoup de similitudes. C’est ainsi que, malgré une croissance annuelle de l’ordre de 5%, les populations burkinabè sont, dans leur vie de tous les jours, confrontées aux dures réalités de l’existence et à une paupérisation des plus rampantes. Tout comme en Tunisie où tous les secteurs- clés de l’économie ont été investis par le clan Ben Ali, il apparait clairement à travers les déclarations de monsieur Salif Diallo, ancien ministre de l’Agriculture, de l’hydraulique et des ressources halieutiques, aujourd’hui ambassadeur de notre pays en Autriche, que la patrimonialisation du pouvoir est une des principales caractéristiques du régime qui nous gouverne. Aussi, les secteurs-clés de l’économie tels le coton, les mines, les hydrocarbures, les travaux publics…seraient-ils entre les mains du clan du parti au pouvoir. Pendant ce temps, les braves populations, qui « grouillent » dans l’adversité pour survivre, font l’objet de tracasseries de tout genre. Au plan social, l’accès à la santé et à l’éducation sont de véritables casse-têtes pour les populations. En effet, le retrait progressif et marqué de l’Etat de ces secteurs a eu pour conséquences : le quasi-gel de la construction des infrastructures hospitalières et éducatives, l’insuffisance de personnel tant dans le secteur de la santé que dans celui de l’éducation, l’augmentation des coûts des actes médicaux et l’inaccessibilité des frais d’inscription dans les écoles privées qui poussent comme des champignons, souvent aux mépris des lois et règlements en la matière. Alors que très peu de personnes ont accès aux soins de santé « High Tech » et à une éducation dite « de qualité », nombreux sont nos frères et sœurs, nos enfants qui s’entassent dans les salles de classes des écoles populaires et dans les établissements hospitaliers qui ne sont accessibles qu’à la plèbe. Que dire de la cherté de la vie ? Dire que la vie est chère au Burkina Faso, reviendrait à dire que le soleil se lève à l’Est. La révolte de "la faim", qui a eu lieu dans notre pays en février 2008, vient, si besoin est, nous rappeler le calvaire que les Burkinabè d’en bas vivent, victimes qu’ils sont de l’augmentation inconsidérée des prix des denrées de première nécessité. Sur nos marchés, les prix du riz, du lait, du sucre et de l’huile sont en constante augmentation. Combien de Burkinabè mangent à leur faim ? Combien sont nos compatriotes qui ont trois repas par jours ? Très peu. Combien sont les pères de famille qui, très tôt le matin, s’enfuient du domicile familial dans « le seul espoir » de ne pas croiser le regard interrogateur et désespéré de leurs progénitures ? Pendant ce temps, d’autres font étalage de leurs richesses mal acquises et toisent de leurs regards remplis de mépris, le bas-peuple.
Il est bon, pour ce faire, de se souvenir que les révoltes, qui touchent actuellement les pays du Maghreb, avant d’être des mouvements pour la liberté, sont avant tout des mouvements contre la vie chère, les injustices et le chômage. Le chômage, parlons-en ! Le chômage est la chose la plus partagée chez les jeunes ; cette jeunesse oubliée dont on se souvient seulement à l’orée des élections. Cette jeunesse caporalisée, et instrumentalisée par des hommes politiques sans vergogne, qui exploitent leur misère. Aujourd’hui, une grande partie de la jeunesse burkinabè est sans repère apparent. Dénués de toutes perspectives, les jeunes sont (pour paraphraser le professeur Laurent Bado) dans une salle d’attente où ils n’attendent absolument rien. Alors, alcool, drogue, prostitution et brigandage sont devenus leur passe-temps favori. Pour eux, les fruits du "développement solidaire" ne sont qu’une chimère. En réalité, plutôt qu’un développement solidaire, il s’est agi pour les gouvernants de se "sucrer solitairement". Au plan politique, les récriminations ne manquent pas et les principales sont : le dysfonctionnement structurel des institutions républicaines (exécutif, législatif, judiciaire), le manque de démocratie réelle, l’absence de consensus sur le contenu des textes fondamentaux régissant la vie politique nationale, la politisation de l’armée, de l’administration, de la justice, de la chefferie traditionnelle, des opérateurs économiques, etc. A cela s’ajoutent le tripatouillage des élections et surtout la rupture de confiance entre les populations et ceux qui président à leur destinée, avec comme corollaire « le désintérêt » du peuple pour la politique. Par ailleurs, l’affairisme, le clientélisme et le népotisme sont érigés en mode de gouvernement.
L’appel du CADRe aux autorités
Cela fait plusieurs décennies (vingt trois (23) ans pour être plus précis) que tous les programmes de gouvernement qui ont été mis en œuvre n’ont pas permis au "vrai Burkina", celui des campagnes et des oubliés de la ville, de sortir de sa pauvreté. Au contraire, la paupérisation du peuple s’est accrue. En effet, de l’espoir qu’aura suscité le programme quinquennal "le progrès continu pour une société d’espérance", le programme politique qui a régi le quotidien des Burkinabè sur les cinq (05) années écoulées, il est à noter que leur désespoir et leur déception au final, n’ont jamais été aussi grands. Désillusionnés et se sentant trahis une fois de plus, ils l’ont manifesté par leur non-participation à l’élection présidentielle du 21 novembre 2010. Pour les cinq (05) années à venir, il est demandé aux Burkinabè de se mobiliser pour un Burkina Faso émergent. Cette émergence, tous, nous la souhaitons de toutes nos forces ! Cependant, l’émergence ne sera qu’un vain mot et la frustration du peuple encore plus grande, si elle est sélective. Le Burkina émergent, qui est prêt à être porté sur ses fonts baptismaux, doit permettre à tous les fils et toutes les filles de notre pays de sortir de leur misère. Ainsi, au contraire des précédents programmes, qui ont exclu la majorité de nos compatriotes, le présent programme doit veiller à leur inclusion. Il ne suffit pas de l’écrire comme cela a été fait, il faudra que les engagements soient traduits dans les faits, dans les actes, dans la réalité. De même, l’émergence tant souhaitée ne pourra pas se réaliser, sans la démocratie et l’Etat de droit. Nous ne parlons pas de la démocratie à la Ben Ali ou à la Moubarak, mais de la vraie démocratie. Il s’agit de ce régime où les libertés individuelles sont respectées dans les faits, où la justice joue pleinement son rôle, où le parlement n’est pas seulement qu’une caisse de résonnance, où la liberté de la presse est effective, où le droit premier de l’homme, à savoir le droit à la vie est sacré, où nul individu n’est au-dessus des lois, où les valeurs morales qui ont été perdues sont retrouvées, où l’alternance n’est pas un vain mot. En somme, le Burkina émergent qui est préconisé doit avoir constamment au centre de ses préoccupations le bien-être de l’homme burkinabè. Autrement, si l’émergence se fait à la carte, elle pourrait déboucher sur des conséquences dont l’ampleur peut s’avérer insoupçonnée. Le peuple burkinabè a démontré à maintes reprises qu’il avait la capacité, tant que les évènements le lui imposaient, de prendre son destin en main. Ce fut le cas en 1966, 1983 et 1998 même si dans ce dernier cas, la lutte a été expressément garée. Mais, il n’est pas évident que les alliés déclarés ou non d’aujourd’hui, qui ont réussi à saborder les luttes des braves populations, auront demain la même vista. Le peuple a de la mémoire. N’attendons pas d’avoir en son sein un Mohamed Bouazizi pour commencer à chercher les vraies solutions à ses vrais problèmes. Il sera peut-être trop tard.

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