(Le Figaro 03/02/2012)
DÉCRYPTAGE - Suite à la tragédie qui a fait 74 morts lors d'un match de football en Egypte, la responsabilité des militaires est mise en cause. Des forces armées déboussolées depuis la révolution de 2011.
Au lendemain des violences de Port-Saïd comme après la répression sanglante d'une manifestation copte le 9 octobre dernier (24 morts) ou celle conduite rue Mohammed-Mahmoud fin novembre (36 morts), l'armée égyptienne focalise les critiques. À entendre les activistes de la place Tahrir, les généraux du Conseil suprême des forces armées (CSFA) seraient prêts à tout pour conserver le pouvoir. On les accuse tantôt d'orchestrer directement des attaques contre les manifestants, tantôt d'observer une passivité suspecte lorsque ceux-ci sont pris à partie. Ils poursuivraient une «stratégie du chaos» visant à légitimer leur maintien à la tête du pays - voire à sauver ce qui peut encore l'être de l'ancien régime.
S'il est peu contestable que l'armée, après avoir accompagné la chute de Moubarak et de son premier cercle, s'efforce désormais de canaliser les ardeurs de la place Tahrir, la thèse des contestataires butte sur une objection de taille. Les militaires, accueillis en sauveurs lorsqu'ils sont descendus dans les rues du Caire le 28 janvier 2011, auraient peu à gagner en attisant les violences. Ils ont déjà perdu beaucoup de leur aura à l'occasion de dérapages sécuritaires qui ont fait des dizaines de «martyrs».
Manque d'expérience
«Chaque nouvel incident illustre le manque d'expérience de l'armée dans la conduite des affaires civiles et fragilise sa position aux yeux de l'opinion», analyse Sophie Pommier, consultante spécialiste de l'Égypte. Fin janvier, alors que le pays s'apprêtait à célébrer l'anniversaire du soulèvement, le CSFA a multiplié les concessions dans le souci manifeste d'éviter de nouvelles violences, libérant près de 2000 activistes et appelant les forces de l'ordre à se tenir à l'écart de la place Tahrir.
S'appuyant sur des considérations techniques, divers observateurs imputent pour leur part les «bavures» successives à la «maladresse» de l'armée, bien plus qu'à un supposé complot. «Après le retrait de la police au plus fort de la révolution, les militaires se sont retrouvés en première ligne dans plusieurs opérations de maintien de l'ordre sans y être formés», décrypte un diplomate occidental. «Cela explique notamment que le bilan des affrontements de la rue Mohammed-Mahmoud ait été aussi lourd.»
Comportement d'armée vaincue
Plus que celui de l'armée, l'augmentation des actes de violences constatée ces derniers mois semble illustrer le positionnement pour le moins ambigu de la police égyptienne depuis la chute de Hosni Moubarak. «Défaits par les manifestants le 28 janvier 2011, les policiers ont depuis lors eu tendance à se comporter comme une armée vaincue. Ceux qui avaient accepté de «faire leur devoir» en tirant sur la foule ont été poursuivis tandis que ceux qui ont désobéi sont traités comme des héros», remarque Tewfik Aclimandos, chercheur au Collège de France. La destruction de nombreux postes de police et le pillage d'importants stocks d'archives ainsi que l'inculpation de l'ex-ministre de l'Intérieur, Habib el-Adly, et la mise à la retraite de nombreux généraux impliqués dans la répression accentueraient encore le sentiment d'exclusion nourri par de nombreux fonctionnaires. Lesquels, s'ils sont globalement de retour dans les rues, pratiquent désormais la grève du zèle pour le maintien de l'ordre.
Cette relative passivité s'explique d'autant mieux que l'institution policière, figure centrale à la fin de l'ère Moubarak, assiste impuissante à la conquête du pouvoir par les Frères musulmans après les avoir combattus durant des décennies. La réforme à venir du ministère de l'Intérieur a, c'est évident, de quoi inquiéter les fonctionnaires. Elle n'en est que plus urgente au regard du climat d'insécurité qui continue, un an après la révolution, de prévaloir en Égypte.
Par Cyrille Louis
Deux nouveaux décès et près de 1500 blessés
Au surlendemain du drame qui a fait 74 morts dans un stade de football, de nouveaux affrontements ont opposé vendredi la police à des manifestants, à Suez et au Caire.
Sous le coup de la colère suscitée par la mort de 74 personnes mercredi après un match de football, la contestation par les manifestants des autorités égyptiennes est repartie de plus belle vendredi. L'une d'elle, à Suez dans le nord-est, s'est soldée par la mort de deux manifestants. Les deux hommes ont été tués par balle, selon des sources médicales, qui ajoutent qu'une trentaine de personnes ont en outre été blessées.
Des témoins ont rapporté que la police avait d'abord essayé de disperser avec des gaz lacrymogènes les centaines de manifestants qui tentaient d'investir les locaux de la direction de la sécurité à Suez, avant d'utiliser des balles réelles. Mais une source de sécurité a affirmé que les forces de l'ordre n'avaient pas tiré sur les protestataires, précisant que certaines des personnes ayant «attaqué» le bâtiment étaient elles-mêmes armées.
Morts asphyxiés
Le limogeage de la direction de la fédération égyptienne de football et des principaux responsables de Port-Saïd n'a pas suffi à apaiser les tensions. Vendredi, au Caire, des milliers de supporteurs du très populaire club cairote Al-Ahly, mais aussi des citoyens ordinaires, ont défilé.
Aux abords du ministère de l'Intérieur, les manifestations ont dégénéré en affrontements entre les policiers et les manifestants qui lançaient des pierres. Certains d'entre eux, le visage masqué, ont coupé des barbelés, afin de les franchir et de provoquer des incendies dans les rues proches du ministère.
Dans ces nouveaux heurts, de nombreuses personnes ont été blessées, la plupart à cause des gaz lacrymogènes utilisés par les policiers antiémeutes. Aussi, dans l'après-midi, deux hommes, transportés inconscients à l'hôpital, ont succombé des suites d'asphyxie. Et le ministère de l'Intérieur a fait état de 1482 blessés depuis jeudi.
Le mécontentement se cristallise autour du CSFA
Des associations pro-démocratie ont incité les mécontents à réclamer la démission du maréchal Hussein Tantaoui, le chef du Conseil suprême des forces armées (CSFA), au pouvoir depuis la chute de Hosni Moubarak il y a un an. «Ils savent protéger un ministère, mais pas un stade!», lançaient ainsi des manifestants. «Le peuple veut l'exécution du maréchal! Dégage!», criaient-ils.
Non loin du théâtre de ces violences, sur la symbolique place Tahrir, berceau de la révolution égyptienne, des centaines de citoyens ont participé à une grande prière. Arborant des drapeaux de l'Egypte, ils ont aussi scandé des slogans hostiles au régime militaire.
De plus, des marches vers le Parlement, avec pour points de départ les différentes mosquées de la capitale, ont été organisées. Le symbole que les Egytiens sont de plus en plus exaspérés par le CSFA, accusé de violer les droits de l'homme et de leur avoir volé leur révolution démocratique.
Par lefigaro.fr
Par lefigaro.fr Mis à jour le 03/02/2012 à 16:53
© Copyright Le Figaro

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire