(L'Express 20/02/2012)
Si d’aventure tel mécène excentrique s’avise de financer un Festival mondial de la mégalomanie politique, Dakar pourra prétendre à bon droit héberger cette foire de l’égo. Laquelle aurait pour épicentre le Monument de la renaissance africaine (MRA), écrasante allégorie juchée au sommet d’une des collines des Mamelles, sur le littoral ouest de la capitale. Lorsque l’on vient du centre-ville, le colossal portait de famille -papa pèse 100 tonnes, maman 70 et bébé une vingtaine- surgit de la brume au détour de la route de la Corniche, tel un Ovni cloué au sol. Fleuron de la statuaire nord-coréenne, l’ouvrage a été exécuté, à plus d’un titre, par une équipe d’ « artistes » venus de Pyongyang. Il culmine à 52 mètres, coiffant ainsi sous la toise -notre guide y tient beaucoup- la Statue de la Liberté.
Pour accéder au Saint des Saints, il faut gravir les 198 marches d’un escalier à sa démesure. Au pied du trio de bronze, une plaque dorée gratifie le visiteur, espèce rare au demeurant, de cette forte sentence du président Abdulaye Wade : « Jeune d’Afrique et de la Diaspora, si un jour tes pas te portent au pied de ce monument, pense à tous ceux qui ont sacrifié leur liberté ou leur vie pour la renaissance de l’Afrique. ». On apprend à la lecture d’une autre inscription gravée que cet hymne à l’afro-réalisme socialiste fut inauguré le 3 avril 2010 en présence de 19 chefs d’Etat, dont une brochette de démocrates exemplaires venus de République populaire de Corée, du Zimbabwe, de Gambie, de Guinée Equatoriale ou du Tchad. A l’époque, Me Wade avait misé sur la venue de Barack Obama et de Nicolas Sarkozy ; et il fallut aux entourages respectifs des deux intéressés déployer des trésors de diplomatie pour les soustraire à l’exercice sans froisser le maître de céans. Le « Gorgui » -le Vieux- avait alors dépeint en ces termes la portée symbolique de son cher MRA : « L’Afrique sortant des entrailles de la terre, quittant l’obscurantisme pour aller vers la lumière. » C’est beau comme du Jack Lang un soir de mai 1981.
Selon la légende-maison, l’œuvre serait née dans l’esprit fécond du président omniscient. Version contestée par le fameux sculpteur Ousmane Sow. A en croire ce dernier, cité par le quotidien suisse Le Temps, son ex-ami lui a piqué l’idée, avant de la dévoyer et d’en faire cette « horreur ». Un autre créateur, d’origine roumaine quant à lui, revendique la paternité de la chose. Franchement, à sa place, on ne s’en vanterait pas.
Pour le « non résidant adulte », le billet d’entrée coûte 6500 francs CFA ; soit environ 10 €. Sur décision de Wade soi-même, 35% des recettes lui reviennent, au titre de la « propriété intellectuelle ». Je mets quoi, moi, sur ma note de frais ? Contribution à la campagne électorale du sortant à hauteur de 2275 CFA (à peine 3,50€) ? Mauvais esprit, bien sûr : les sommes ainsi collectées doivent alimenter une fondation caritative animée par Sindiély, la fille du chef. Reste que pour ce prix-là, un ascenseur vous hisse au 15e étage, jusqu’à la coursive panoramique logée dans le front du paterfamilias. Vue imprenable sur l’aéroport Léopold-Sedar-Senghor, l’océan, l’île de Gorée, les quartiers chics ou les banlieues miséreuses du grand Dakar. Là où l’on aurait davantage besoin de tout-à-l’égout que de tout-à-l’égo.
A la sortie, un crochet par le Livre d’Or s’impose. Des touristes conquis y ont couché une rafale de louanges béates. Deux couacs, cependant. Un rebelle dénonce cette « gifle » aux musulmans sénégalais. Allusion au tollé suscité chez les marabouts par cette lourde concession à l’idolâtrie impie. Plus récemment, un autre esprit réfractaire a écrit ceci : « Assez banal ; ça valait vraiment pas le coût (sic). Faites place à la new generation. »
Reste une ultime étape : le détour par la boutique de souvenirs. Repéré voilà peu par un confrère de Jeune Afrique, les traités d’économétrie du professeur Wade ont disparu des vitrines. Mais pas la collection de cadeaux à l’effigie du monument : souris d’ordinateur, mugs, serviettes de bain et casquettes à visière. Pour la casquette, demander de préférence la taille XXL.
Voici la liste de liens se référant à cette note : Dakar ou la mégalopole du Maître.
URL de trackback de cette note : http://blogs.lexpress.fr/afrique-en-face/2012/02/18/dakar-ou-la-megalopole-du-maitre/trackback/
par
Vincent Hugeux
© Copyright L'Express
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire