vendredi 29 avril 2011

Maroc: les réformes otages du terrorisme?

(L'Express 29/04/2011)

L'attentat de Marrakech qui a fait 16 mort jeudi fait entrer le royaume dans une ère d'incertitude et risque de peser sur le "printemps marocain."
Le Maroc est grogui. La belle exception marocaine, illustrée par les promesses de réformes du roi Mohammed VI, dans un monde arabe en proie à une ébullition révolutionnaire sans précédent, a-t-elle fait long feu ? Jeudi 28 avril, vers midi, l'explosion qui, selon un dernier bilan, a fait 16 morts et une vingtaine de blessés dans un des cafés les plus fréquentés de la mythique place Jemaa El Fna à Marrakech, a également fait entrer le royaume dans une ère d'incertitude.
Cet attentat, qui n'a pas encore été revendiqué, intervient quelques jours après les importantes manifestations du 24 avril, qui ont vu des dizaines de milliers de Marocains sortir dans les rues pour la troisième fois en deux mois, réclamant plus de justice, une lutte effective contre la corruption et des institutions démocratiques. Ce mouvement lancé par "les jeunes du 20 février", et en partie rejoint par Mohammed VI, avait déjà quelques victoires au compteur. Le roi avait en effet sensiblement accéléré la cadence des annonces: mesures sociales d'urgence, promesse d'une réforme substantielle de la constitution, élargissement des pouvoirs de plusieurs instances de contrôle (droits de l'homme, corruption, concurrence), libération de détenus politiques, notamment islamistes...
Crainte d'un durcissement sécuritaire
Le réveil en est d'autant plus brutal. Les Marocains jusqu'alors pleins d'enthousiasme sont replongés dans le douloureux souvenir des attentats du 16 mai 2003 à Casablanca. S'il est loin d'être avéré, pour le moment, que les deux tragédies aient quoi que ce soit en commun, le risque plane néanmoins sur la répétition de ce qu'a été la gestion sécuritaire du 16 mai. A l'époque, la presse indépendante marocaine avait dénoncé l'embastillement arbitraire de plusieurs milliers d'islamistes et fait état de cas de torture. En 2005, dans une interview à El Pais, le roi Mohammed VI lui-même avait reconnu quelques "abus". C'est donc un nouveau durcissement sécuritaire, mettant fin au tout jeune printemps marocain, que semblent désormais craindre les sympathisants du mouvement du 20 février, à l'image de Youssef Belal, jeune cadre d'un parti de la coalition gouvernementale, qui estime sur son profil Facebook que "le risque est grand de reproduire les erreurs du 16 mai, en tout cas de chercher a bloquer la dynamique citoyenne enclenchée par le 20 février".
Quelques heures après l'attentat, attendant encore que toute la lumière soit faite sur le drame, certains observateurs s'interrogeaient également sur les tiraillements à l'oeuvre dans les milieux sécuritaires, illustrés par le placement en garde à vue hier en fin de journée de Rachid Niny, directeur du journal le plus lu du royaume, qui semblait jusque là bénéficier de protections au plus haut niveau de l'Etat.
Un communiqué du procureur du roi près la cour d'appel de Casablanca a mis en cause ses "écrits publiés par le journal Al Massae qui critiquent la marche des services de sécurité et accusent certaines personnalités publiques de violer la loi (...) en particulier en ce qui a trait aux actes terroristes qu'ils mettent en doute au point de demander l'abrogation de la loi anti-terroriste".
Quelques jours avant la mobilisation prévue le 1er mai, les coordinateurs du mouvement du 20 février ont quant à eux réclamé dans un communiqué, que l'attentat ne remette en question ni les réformes attendues, ni la liberté de manifester pacifiquement.

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