(Le Pays 04/07/2011)
Le 17e sommet de l’Union africaine (UA) qui s’est tenu du 29 au 1er juillet derniers à Malabo, en Guinée équatoriale, a pris deux résolutions portant sur deux dossiers importants du moment. D’une part, les chefs d’Etat des pays membres de l’Union, du moins ceux qui étaient présents à la rencontre panafricaine, ont enjoint au Sénégal de tout mettre en œuvre pour tenir le procès de l’ancien président tchadien Hissène Habré. D’autre part, les têtes couronnées ayant participé au sommet ont exprimé leur intention de ne pas collaborer avec la Cour pénale internationale (CPI) dans le cadre de l’exécution de son mandat d’arrêt contre le président libyen, Mouammar Kadhafi.
L’injonction faite par l’institution panafricaine au gouvernement sénégalais a un caractère audacieux et pragmatique qui mérite d’être relevé et salué. Bien que conscientes des inqualifiables crimes de sang commis par l’ancien chef d’Etat du Tchad, les autorités sénégalaises n’ont pas hésité à faire de l’affaire Habré un fonds de commerce. En montant les enchères les unes après les autres, les dirigeants de la Téranga ont fini par convaincre l’opinion internationale de leur manque de bonne foi et de bonne volonté qu’ils cachaient derrière une incapacité financière.
Il était donc temps que l’Union africaine s’aperçût des manœuvres dilatoires du régime sénégalais. Il est également de bon ton qu’elle tape du poing sur la table pour recadrer la gestion de ce dossier dont le dénouement apportera du baume au coeur des parents et proches de victimes très profondément touchés et affectés. Pour le repos effectif des âmes de ceux qui ont connu la mort à cause du pouvoir de Hissène Habré, et pour l’apaisement des cœurs de leurs ayants droit, la justice doit être ardemment recherchée dans cette affaire pour permettre aux familles meurtries de faire enfin le deuil de leurs membres disparus. Mais en intimant l’ordre à la Justice sénégalaise d’organiser le procès de son accusé le plus encombrant, sans pour autant lui fixer un délai, ni préciser vers quel pays le prisonnier pourrait être extradé, l’UA donne à sa décision un goût d’inachevé.
Car, ce manque de détail pourrait être exploité par le pouvoir politico-judiciaire sénégalais pour se hâter très lentement, comme il l’a déjà fait, étant donné l’absence de contrainte de temps. Certes, les pairs du président sénégalais Abdoulaye Wade ont ordonné à ce dernier d’extrader son hôte s’il ne peut pas l’envoyer à la barre. Cet épouvantail ne risque pas d’effrayer Gorgui outre mesure, l’expérience ayant du reste montré que le successeur de Abdou Diouf ne penche pas trop pour cette alternative. Bien que la Belgique soit prête à accueillir le jugement du prédécesseur de Idriss Déby, et malgré l’existence de la possibilité de créer un Tribunal spécial pour le Tchad pour s’en saisir, le régime de Wade s’y est toujours opposé.
Arguant du principe selon lequel un Africain doit être jugé en Afrique, il a toujours su éluder toute coercition dans ce sens. A moins que les chefs d’Etat africains ne soient eux-mêmes convaincus de leur incapacité à faire plier l’échine à un des leurs qui fait cavalier seul aussi bien dans l’affaire Habré que dans celle toute récente du mandat d’arrêt de la CPI émis à l’encontre du président libyen Mouammar Kadhafi. La résolution de l’UA aurait pu gagner en efficacité si elle avait été plus contraignante. Pourvu que ce ne soit pas une décision prise pour se venger des prises de positions isolées sur la Libye, dont s’est rendu "coupable" le président sénégalais.
Si c’était le cas, cette résolution sur Hissène Habré pourrait ne faire que l’effet d’un feu de paille qui s’éteindra une fois la page de la crise libyenne tournée. Me Wade avait sans doute eu vent d’une éventuelle alliance des participants au sommet contre sa position, ce qui expliquerait son absence à cette grand-messe. Toutefois, autant l’UA brille une fois de plus par son habituelle clair-obscur face au mandat d’arrêt international contre le « Guide » libyen, autant Wade adopte une attitude qui contraste curieusement avec celle qu’il adopte vis-à-vis du cas Hissène Habré. En effet, alors qu’un dialogue ne peut être établi qu’entre deux parties au moins, le 17e sommet de l’UA décide d’instaurer des discussions en Libye sans le colonel président.
Ce qui revient à initier des débats entre les insurgés et le pouvoir libyen qui se trouve être constitué du clan Kadhafi qu’on aura du mal à dissocier de la personne même du chef de la Jamahiriya. La grande question est de savoir comment mener des pourparlers en vue d’une transition pacifique et démocratique tout en mettant entièrement à l’écart le Renard du désert. Tout porte à croire que le fameux club des chefs d’Etat africains, dont la grande majorité a en commun avec Kadhafi des tendances dictatoriales et la boulimie du pouvoir, est encore à pied d’œuvre pour sauver la tête de leur homologue libyen, tout comme ils l’ont fait avec le président soudanais Omar El Béchir.
Et cette solidarité malsaine risque, à défaut de porter fruit, avoir la peau durcie par des incohérences comme celles du chef de l’Etat sénégalais, qui fait du deux poids deux mesures dans sa défense des droits humains et de la démocratie. En plus d’être intéressé, son refus de juger Hissène Habré témoigne une fois de plus de la disharmonie qui a souvent existé entre ses propos, les valeurs qu’il dit défendre et les actes qu’il pose ou instigue. En tout état de cause, ce n’est pas par des résolutions à la Ponce Pilate, juste pour s’en laver les mains et avoir la conscience « tranquille », que l’Union africaine réussira quelque miracle qui viendrait redorer son blason. Si elle veut refaire son image ternie par ses nombreux échecs, elle doit s’activer sincèrement à trouver une issue équitable au dossier Habré et contribuer franchement à la résolution de la crise libyenne. Pour ce faire, l’UA doit faire preuve de bonne foi en plaçant l’intérêt des peuples tchadien et libyen au-dessus de considérations obscures et inavouables.
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