lundi 8 août 2011

Nigeria - Lente et massive pollution au pétrole

(Le Temps.ch 08/08/2011)

Un rapport des Nations unies met en cause le groupe Shell et estime qu’il faudra trente ans pour nettoyer le pays Ogoni.
C’est un des plus grands désastres écologiques sur la planète: dans le delta du fleuve Niger, dans le sud-est du Nigeria, le pays Ogoni a subi depuis cinquante ans une pollution pétrolière continue. La quantité de pétrole qui s’est répandue dans ces quelque 1000 km² de territoires découpés de criques n’est pas précisément connue, mais elle a été suffisamment importante pour avoir des conséquences majeures et durables.
«La pollution a pénétré plus loin et plus profondément que ce que d’aucuns pouvaient présumer», écrit le Programme des nations unies pour l’environnement (PNUE) dans un rapport publié jeudi qui souligne la responsabilité d’une des plus grandes firmes pétrolières du monde, le groupe Shell. Selon le PNUE, «la restauration environnementale du pays Ogoni pourrait s’avérer l’exercice de nettoyage le plus étendu et le plus long jamais entrepris».
L’affaire a une longue et douloureuse histoire. L’exploitation du pétrole par Shell dans le delta du Niger a commencé en 1956. Fuites d’hydrocarbures et torchages (brûlages) des gaz de pétrole se sont dès l’origine produits fréquemment, puis multipliés au long des années. Cette situation a fini par susciter la colère du peuple Ogoni, qui compte environ 800 000 personnes. Le Mossop (Movement for the Survival of the Ogoni People) a été fondé en 1990. Les actions de protestation furent immédiatement réprimées par le gouvernement militaire de l’époque, qui soutenait Shell.
Militant et écrivain pendu
En 1990, 80 manifestants furent abattus dans le village d’Umuechem. En 1993, le leader du mouvement, l’écrivain Ken Saro-Wiwa, organisa une manifestation qui réunit 300 000 Ogonis. Deux ans plus tard, il était emprisonné, jugé et pendu, au terme d’un procès vivement critiqué par les organisations de défense des droits de l’homme. Cette quasi-guerre civile a conduit à l’interruption de l’exploitation pétrolière en pays Ogoni à partir de 1993. Mais les fuites se sont poursuivies, en raison du mauvais entretien des oléoducs traversant le territoire et des fréquents sabotages visant à détourner le pétrole pour le raffiner illégalement.
Après 1999 et le rétablissement de la démocratie au Nigeria, un «processus de réconciliation» a été engagé, conduisant le gouvernement à demander au PNUE de réaliser une étude environnementale approfondie. Elle n’a été lancée qu’en 2009, après une longue négociation pour assurer son indépendance par rapport à son financeur… qui n’est autre que Shell.
Impact désastreux
Conduite pendant quatorze mois, l’étude s’est basée sur l’analyse de 4000 échantillons prélevés sur 69 sites, l’examen de 5000 dossiers médicaux et de nombreuses rencontres avec les populations. Le bilan est sombre: dans de nombreuses communautés, l’eau potable est lourdement contaminée par les hydrocarbures. La pire situation a été relevée dans le village de Nisisioken Ogale, où les puits sont contaminés par du benzène à un taux 900 fois supérieur à la norme fixée par l’Organisation mondiale de la santé. De même, «la pollution de l’air liée aux opérations de l’industrie pétrolière est généralisée et affecte la qualité de vie de près d’un million de personnes», affirme le rapport.
En fait, «la santé publique est sérieusement menacée dans au moins dix communautés». L’impact sur les mangroves – forêts enracinées dans l’eau salée – a été «désastreux», tandis que la pollution de nombreuses criques empêche la pêche, une activité essentielle pour les Ogonis.
Les experts du PNUE soulignent la responsabilité de Shell, observant que «les propres procédures de la Shell Petroleum Development Company [sur la maintenance des installations] n’ont pas été appliquées». Le PNUE recommande un nettoyage du territoire, sachant que «la restauration des mangroves et des marécages lourdement pollués prendra jusqu’à trente ans». Il propose la création d’une autorité de restauration environnementale, financée par un fonds doté d’un capital d’un milliard de dollars (700 millions d’euros).
Les associations environnementales nigérianes ont salué le rapport du PNUE, qui confirme le constat qu’elles font depuis des années. Mais pour Nnimmo Bassey, écologiste nigérian qui préside la Fédération internationale des amis de la Terre, «un fonds d’un milliard de dollars est négligeable relativement au désastre écologique créé par Shell: c’est 100 milliards qui sont nécessaires». Il souligne que la pollution pétrolière ne touche pas que le pays Ogoni, mais s’observe dans d’autres régions du delta du Niger.
Dans un court communiqué, le groupe Shell a répondu au rapport en rappelant qu’il n’exploitait plus de pétrole dans le pays Ogoni depuis 1993 et que «la majorité des marées noires au Nigeria sont causées par le sabotage, le vol et le raffinage illégal». «Le rapport du PNUE note que le raffinage illégal ne s’est développé en pays Ogoni qu’à partir de 2009, relève Nnimmo Bassey. De surcroît, l’analyse porte sur la pollution historique qui s’est accumulée avant les années 1990. «Mercredi, Shell avait reconnu sa responsabilité – et accepté de verser des indemnités – dans deux marées noires qui se sont produites en 2008 en pays Ogoni et ont affecté la communauté Bodo. Ces pollutions sont dues à la fuite de l’oléoduc qui traverse la région et est géré par la compagnie anglo-néerlandaise.

Hervé Kempf Le Monde
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