(Le Nouvel Observateur 11/04/2010)
KHARTOUM — Trois jours d'un scrutin historique ont débuté dimanche au Soudan: pour la première fois depuis près d'un quart de siècle le plus vaste pays d'Afrique est appelé aux urnes, malgré les appels au report de l'opposition.
Quelque 16 millions d'électeurs sont appelés aux urnes pour des élections générales, appelés à départager 14.000 candidats, tous scrutins confondus, de l'élection présidentielle aux locales et régionales en passant par les législatives.
A Khartoum, sous très haute sécurité, la participation semblait moins importante que prévu pour les premières heures de vote, seuls quelques fidèles enthousiastes du président Omar el-Béchir étant venus montrer leur soutien.
Arrivé au pouvoir par un putsch en 1989, le président Béchir organise un scrutin multipartite pour la première fois. Le chef du régime militaro-islamiste de Khartoum, selon toute logique, devrait être reconduit.
Le Soudan, d'un conflit à l'autre: le scrutin est un élement central des accords de paix de 2005, qui mirent fin à 21 ans de guerre civile entre le régime arabo-musulman de Khartoum et la rébellion sudiste, à dominante chrétienne et animiste, dirigée par la SPLA de John Garang. Ce qui fut le plus long conflit d'Afrique.
Après la période de transition qui a permis de mettre en oeuvre l'autonomie du Sud-Soudan, ce vote est censé donner le signal du véritable départ de la démocratisation du pays, avec un gouvernement démocratiquement élu chargé de préparer un référendum d'autodétermination qui, l'année prochaine, devrait permettre au Sud de décider s'il fait sécession ou non.
Mais deux partis politiques d'opposition ont décidé de se retirer, totalement ou partiellement, jugeant que le processus n'est pas crédible. Et notamment qu'il est impensable d'organiser un vote au Darfour, région de l'ouest du pays toujours sous état d'urgence, en proie à un conflit depuis 2003.
L'opposition dénonce pêle-mêle une Commission électorale soumise au régime en place, l'utilisation des ressources publiques pour la campagne du parti au pouvoir, la mainmise sur les médias ou encore la division par deux du nombre de bureaux de vote -qui ne sont plus que 10.000- rendant quasi-impossible pour les habitants des zones les plus isolées d'accomplir leur devoir électoral.
Le principal parti politique du Sud-Soudan, le Mouvement de libération des peuples du Soudan (SPLM, ex-rébellion), a retiré la candidature de Yassir Arman, considéré comme l'adversaire le plus sérieux d'El-Béchir. Le SPLM ne présentera en outre pas de candidats au Darfour pour les élections locales et législatives.
L'Umma, un des principaux partis d'opposition au nord, boycotte également le scrutin, ayant retiré l'autre rival crédible du président Béchir, l'ancien Premier ministre Sadek el-Mahdi.
Malgré ces appels, le gouvernement a refusé de reporter le scrutin, supervisé par plus de 800 observateurs internationaux, dont les plus nombreux, ceux de la fondation de l'ancien président américain Jimmy Carter.
Dimanche, ce dernier a dit espérer que le vote se déroulerait de manière pacifique, assurant que l'opposition "veut voir une transition pacifique dans ce pays, donc je ne crois pas qu'il y ait un parti menaçant de perturber le scrutin, ou de menaces de violence ou d'intimidation des électeurs".
Les experts s'inquiètent en outre de voir l'élection sombrer dans la confusion, car ce scrutin soudanais est particulièrement complexe: au Nord, les électeurs doivent exprimer huit votes, ceux du Sud une douzaine. Un centre d'appel a été mis sur pied pour aider les électeurs perdus à s'y retrouver.
Et pour beaucoup de Soudanais, le fait même de voter est une nouveauté. Comme pour le président du Sud-Soudan Salva Kiir, arrivé pile à l'heure du début des opérations de vote à Juba, capitale du Sud. "Je n'ai jamais voté de ma vie", s'est-il réjoui. Avant de devoir attendre une heure pour mettre ses bulletins dans l'urne, son bureau de vote n'ayant pas réussi à ouvrir à temps. AP
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